Que les jours sont longs quand on les compte, mon cher Aza ! Le temps ainsi que l’espace n’est connu que par ses limites. Il me semble que nos espérances sont celles du temps ; si elles nous quittent, ou qu’elles ne soient pas sensiblement marquées, nous n’en apercevons pas plus la durée que l’air qui remplit l’espace.
Depuis l’instant fatal de notre séparation, mon âme et mon cœur également flétris par l’infortune restaient ensevelis dans cet abandon total (horreur de la nature, image du néant) les jours s’écoulaient sans que j’y prisse garde ; aucun espoir ne fixait mon attention sur leur longueur : à présent que l’espérance en marque tous les instants, leur durée me paraît infinie, et ce qui me surprend davantage, c’est qu’en recouvrant la tranquillité de mon esprit, je retrouve en même temps la facilité de penser.
Depuis que mon imagination est ouverte à la joie, une foule de pensées qui s’y présentent l’occupent jusqu’à la fatiguer. Des projets de plaisirs et de bonheur s’y succèdent alternativement ; les idées nouvelles y sont reçues avec facilité, celles mêmes dont je ne m’étais point aperçue s’y retracent sans les chercher.
Depuis deux jours, j’entends plusieurs mots de la langue du Cacique que je ne croyais pas savoir. Ce ne sont encore que des termes qui s’appliquent aux objets, ils n’expriment point mes pensées et ne me font point entendre celles des autres ; cependant ils me fournissent déjà quelques éclaircissements qui m’étaient nécessaires.
Je sais que le nom du Cacique est Déterville, celui de notre maison flottante vaisseau, et celui de la terre où nous allons, France.
Ce dernier m’a d’abord effrayée : je ne me souviens pas d’avoir entendu nommer ainsi aucune Contrée de ton Royaume ; mais faisant réflexion au nombre infini de celles qui le composent, dont les noms me sont échappés, ce mouvement de crainte s’est bientôt évanoui ; pouvait-il subsister longtemps avec la solide confiance que me donne sans cesse la vue du Soleil ? Non, mon cher Aza, cet astre divin n’éclaire que ses enfants ; le seul doute me rendrait criminelle ; je vais rentrer sous ton Empire, je touche au moment de te voir, je cours à mon bonheur.
Au milieu des transports de ma joie, la reconnaissance me prépare un plaisir délicieux, tu combleras d’honneurs et de richesses le Cacique1 bienfaisant qui nous rendra l’un à l’autre, il portera dans sa Province le souvenir de Zilia ; la récompense de sa vertu le rendra plus vertueux encore, et son bonheur fera ta gloire.
Rien ne peut se comparer, mon cher Aza, aux bontés qu’il a pour moi ; loin de me traiter en esclave, il semble être le mien ; j’éprouve à présent autant de complaisances de sa part que j’en éprouvais de contradictions durant ma maladie : occupé de moi, de mes inquiétudes, de mes amusements, il paraît n’avoir plus d’autres soins. Je les reçois avec un peu moins d’embarras, depuis qu’éclairée par l’habitude et par la réflexion, je vois que j’étais dans l’erreur sur l’idolâtrie dont je le soupçonnais.
Ce n’est pas qu’il ne répète souvent à peu près les mêmes démonstrations que je prenais pour un culte ; mais le ton, l’air et la forme qu’il y emploie me persuadent que ce n’est qu’un jeu à l’usage de sa Nation.
Il commence par me faire prononcer distinctement des mots de sa Langue. (Il sait bien que les Dieux ne parlent point) ; dès que j’ai répété après lui, oui, je vous aime, ou bien, je vous promets d’être à vous, la joie se répand sur son visage, il me baise les mains avec transport, et avec un air de gaieté tout contraire au sérieux qui accompagne l’adoration de la Divinité.
Tranquille sur sa Religion, je ne le suis pas entièrement sur le pays d’où il tire son origine. Son langage et ses habillements sont si différents des nôtres, que souvent ma confiance en est ébranlée. De fâcheuses réflexions couvrent quelquefois de nuages ma plus chère espérance : je passe successivement de la crainte à la joie, et de la joie à l’inquiétude.
Fatiguée de la confusion de mes idées, rebutée des incertitudes qui me déchirent, j’avais résolu de ne plus penser ; mais comment ralentir le mouvement d’une âme privée de toute communication, qui n’agit que sur elle-même, et que de si grands intérêts excitent à réfléchir ? Je ne le puis, mon cher Aza, je cherche des lumières avec une agitation qui me dévore, et je me trouve sans cesse dans la plus profonde obscurité. Je savais que la privation d’un sens peut tromper à quelques égards, je vois, néanmoins avec surprise que l’usage des miens m’entraîne d’erreurs en erreurs. L’intelligence des Langues serait-elle celle de l’âme ? Ô, cher Aza, que mes malheurs me font entrevoir de fâcheuses vérités ; mais que ces tristes pensées s’éloignent de moi ; nous touchons à la terre. La lumière de mes jours dissipera en un moment les ténèbres qui m’environnent.
1. Cacique : [Note de l'autrice] les Caciques étaient des espèces de petits Souverains tributaires des Incas.
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